La priorité en caisse, j’y pense rarement quand j’entre dans un magasin. Je voulais juste acheter un t-shirt.
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Il y avait cinq personnes devant moi à la caisse. Cinq personnes, ce n’est pas énorme. Je me suis mise dans la file en pensant que cela irait vite. Sauf que la première personne fait sa carte de fidélité, la suivante demande un paquet cadeau, une autre vient pour un échange. Et le temps passe.
Je ne suis pas dans une grande surface, avec un chariot plein. Je suis simplement dans un magasin de vêtements, avec un t-shirt à la main. Mais peu à peu, je sens que rester là devient difficile. Je change d’appui, je bouge un peu les jambes, j’essaie de ne pas rester complètement immobile.
Et puis arrive cette pensée que je connais bien : demain, je vais le payer.
Pas forcément tout de suite. Je peux peut-être tenir encore quelques minutes. Mais je sais aussi que certains piétinements, certaines attentes qui paraissent anodines sur le moment, peuvent se rappeler à moi le lendemain.
Alors je commence à me demander ce que je fais là. Est-ce que ce t-shirt vaut vraiment ça ? Est-ce que j’aurais dû sortir aujourd’hui ? Est-ce que je repose tout et je rentre ?
C’est là que je repense à cette priorité en caisse. Parce que rester debout longtemps peut être précisément ce qui est difficile, même lorsqu’on est capable de marcher.
Pourtant, demander à passer devant les autres ne vient pas naturellement. Ou plutôt, l’idée vient, mais immédiatement les questions suivent : est-ce que je suis vraiment prioritaire ? Est-ce qu’on va comprendre ? Est-ce que je vais devoir expliquer pourquoi je peux marcher dans le magasin mais que je n’arrive plus à attendre debout ?
Et si je n’ai pas mon rollator avec moi, est-ce qu’on va seulement me croire ?

Pourquoi rester debout peut être plus difficile que marcher
Marcher et rester debout presque immobile ne sollicitent pas le corps de la même façon. Une tendinopathie, des problèmes articulaires ou musculaires, des troubles circulatoires, une atteinte neurologique ou une fatigue importante peuvent rendre la station debout et le piétinement particulièrement pénibles.
En marchant, les muscles des jambes se contractent, les articulations bougent et les mollets participent au retour veineux. Dans une file, on avance d’un pas, on s’arrête, on change d’appui, puis on recommence. La station debout presque immobile sollicite le corps autrement que la marche et peut favoriser douleurs, fatigue musculaire et jambes lourdes. Des travaux comparant la marche et la station debout prolongée montrent notamment davantage de gonflement des jambes et de fatigue musculaire en position debout [1].
Pour certaines personnes, dix minutes à piétiner peuvent ainsi être plus difficiles que vingt minutes de marche.
Pourquoi est-il si difficile de demander la priorité ?
Ce qui est souvent le plus difficile, ce n’est pas l’existence d’une caisse prioritaire. C’est d’oser demander à passer devant les autres.
Cette difficulté peut concerner les femmes comme les hommes. Ne pas vouloir déranger, avoir du mal à accepter ou à demander de l’aide, vouloir se débrouiller seul, craindre d’être jugé ou se demander si l’on est « suffisamment handicapé » : les raisons peuvent être nombreuses.
Demander oblige aussi à reconnaître devant les autres que, cette fois-ci, on a besoin qu’ils nous laissent passer.
Faut-il montrer son handicap pour être cru ?
Et lorsque l’on hésite déjà à demander, une autre question arrive : est-ce que les autres vont seulement nous croire si rien ne montre immédiatement que l’on a besoin de cette priorité ?
C’est particulièrement vrai avec un handicap invisible. On peut marcher quelques mètres, ne pas avoir de canne, ne pas utiliser de fauteuil roulant et pourtant avoir beaucoup de mal à rester debout ou à piétiner.
Quand on a un rollator, les autres voient au moins qu’il existe une difficulté de mobilité. Mais il y a aussi les jours où on ne l’a pas pris. On peut également avoir l’air jeune, avoir l’air d’aller bien, ou simplement ne rien montrer de particulier.
Alors faut-il une carte, un cordon ou une aide à la marche pour que la demande paraisse légitime ?
Un rollator peut rendre une difficulté plus visible. Son absence ne signifie pas que le besoin d’aide a disparu avec lui.
Une demande devrait-elle suffire ?
« Excusez-moi, j’ai besoin de passer en priorité. »
Pourquoi cette phrase ne pourrait-elle pas suffire ?
Il ne devrait pas être nécessaire de raconter son diagnostic, de justifier chaque douleur ou de montrer que l’on marche « assez mal ». Lorsqu’une personne possède une CMI priorité ou invalidité, la carte constitue le justificatif de ce droit. Il ne devrait pas être nécessaire de montrer en plus une canne, un fauteuil ou un rollator.
Le besoin peut varier d’un jour à l’autre. On peut marcher quelques mètres et avoir beaucoup de mal à rester debout. On peut sembler aller bien et pourtant savoir que quelques minutes de plus dans une file auront des conséquences.
Demander une priorité ne devrait pas transformer la caisse en interrogatoire. Il devrait être possible d’entendre simplement la demande, sans chercher immédiatement une preuve visible.
Ce que dit la loi sur la priorité en caisse
En France, la CMI mention « priorité » est attribuée aux personnes ayant un taux d’incapacité inférieur à 80 % lorsque leur handicap rend la station debout pénible. Elle donne notamment une priorité dans les files d’attente. Mon Parcours Handicap précise également qu’elle permet l’accès aux caisses prioritaires [2].
La CMI mention « invalidité » donne elle aussi une priorité dans les files d’attente. Elle concerne notamment les personnes dont le taux d’incapacité permanente est d’au moins 80 % [2].
Le rollator, la canne ou le fauteuil ne déterminent donc pas ce droit. Une personne peut avoir besoin d’une priorité sans utiliser d’aide à la marche visible.
La priorité ne devrait pas dépendre de l’apparence de la personne ni de ce que les autres pensent pouvoir déduire en la regardant.
Et si je pouvais demander la priorité en caisse ?
Je repense à cette file avec mon t-shirt à la main. J’avais mon déambulateur et, malgré tout, j’ai hésité à demander à passer.
La prochaine fois que je me retrouverai dans cette situation, à me demander si je dois reposer mon achat et rentrer, j’aimerais réussir à faire quelque chose de très simple :
» Excusez-moi, pourriez-vous me laisser passer en priorité ? «
Avez-vous déjà renoncé à un achat parce que vous ne pouviez plus attendre debout, ou parce que vous n’osiez pas demander à passer en priorité ? Racontez votre expérience en commentaire, sans avoir à expliquer votre diagnostic.
Sources
- [1] Wall R. et al., Physiological changes during prolonged standing and walking considering age, gender and standing work experience, Ergonomics, 2020.
- [2] Mon Parcours Handicap : la carte mobilité inclusion, mention « priorité ».
- [3] Service-Public.fr : carte mobilité inclusion.
- [4] Légifrance : Code de l’action sociale et des familles, article L241-3.
- Mon vécu, ce n’est pas arrivé qu’une seule fois


